Chaque Pas.

Pic by Emilie Jouvet

Pic by Emilie Jouvet

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Sous mes pieds nus, les pavés de la place Lilla Torg. Près de Central Station, vieille ville de Malmö.
En cercle, procession. Nous sommes vingt rassemblés.
Vingt à marcher en ronde. Des bougies à la main.

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Vingt qui peu à peu, recueillent du silence. Les pavés ronds et inégaux sous mes pieds sont doux, caressants, chauds du soleil de la journée.
Autour de nous des terrasses, des restaurants. Des touristes debout, des touristes à vélo, des touristes attablés. Qui nous regardent.

Pic by Emilie Jouvet

Pic by Emilie Jouvet

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

La première de nous vingt tient le coin gauche du drapeau. La deuxième tient le centre, la troisième le coin droit. Sur leurs corps le tissu aux six couleurs se colle et les enveloppe, poussé contre leurs seins par le soir qui tombe avec un peu de vent.
Entre nos mains les bougies vacillent, il faut parfois s’arrêter. La ronde ralentit puis reprend, le temps pour une flamme de ranimer celle qui s’éteint.

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Au centre de la place, une fontaine. Le bruit de l’eau. Rumeur des dîneurs assis, tintement des couverts.
Sur le rebord de la fontaine en pierre, un drap noir. Deux roses. Et trois bougies.

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Au premier tour de la ronde, mes pieds épousent les pierres anarchiques, plantées de biais sur l’ancienne place pavée.
Au deuxième tour, je les sens presque bouger.

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Emilie a fait cinq tours. En marche arrière et en courant, pour tout filmer.

Plan final, quelques mots inscrits sous le drap noir, sur la fontaine. On pose toutes nos bougies.
Pour quelques personnes que je ne connais pas. Qu’aucun parmi nous vingt n’a jamais croisé. Des personnes d’une autre ville, loin, une autre réalité. Qui partagent ou partageaient un bout de la nôtre : aimer hors-cadre, trébucher sur les pavés plantés trop lisses, trop serrés, trop propres, trop droits, trop carrés. Pas de place entre les lignes.

Chaque pas, chaque pas, chaque pas m’emmène quelque part,
Chaque pas, chaque pas, chaque pas est une fin en soi.

Au troisième tour sur la place Lilla Torg, vingt personnes se sont arrêtées.
Vingt personnes qui s’embrassent en silence. Le soir est tombé.

Une voix s’élève en anglais. Celle de la jeune femme qui nous a rassemblés :
An army of lovers can’t be stopped.
And everytime we fuck, we win.

W.

***
Samedi soir, un homme inconnu et masqué a tiré à l’arme automatique sur un groupe de jeunes gays et lesbiennes à l’intérieur du centre LGBT de Tel-Aviv. Deux personnes sont décédées : Nir Katz, 26 ans, et Liz Tarbishi, 17 ans ; quinze autres sont blessées. L’assassin n’a pas encore été arrêté.

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